L’alcool est une drogue aléatoire. La dégradation de la molécule alcool est toxique, par l’acétaldéhyde, par des radicaux libres. L’éthanol devient une drogue dure, la pire de toutes probablement, lorsque des facteurs de vulnérabilité se combinent pour lui conférer ce statut. Il n’est pas besoin de boire trop et tous les jours pour que l’alcool se constitue en drogue dure. L’alcool a le pouvoir particulier de faire parcourir une boucle complète au buveur : au début, l’alcool se pose en fidèle allié. Il représente une aide à vivre, il est la solution. Peu à peu, ensuite, le compagnon de route change de nature. Il isole le buveur. Il le déprime et l’angoisse. Il ne fait plus qu’un avec le sujet devenu objet. Il fait de lui un pantin à la conscience éclatée, une souffrance sans corps, un autiste* aux mouvements machinaux.

Coronavirus Coronavirus Coronavirus : pourquoi le confinement risque de pousser à la consommation d’alcool Pierre Dassigny

La consommation de vin pourrait être amplifiée compte tenu des facteurs anxiogènes actuels liés à la crise du coronavirus.
La consommation de vin pourrait être amplifiée compte tenu des facteurs anxiogènes actuels liés à la crise du coronavirus. (Le Télégramme)

Le confinement pour limiter l’épidémie de coronavirus va-t-il avoir un impact sur la consommation d’alcool en France ? L’anxiété générale semble déjà pousser certains à multiplier les apéros et les achats de vin.


Solidarité coronavirus 
Vivre confiné dans sa maison ou son appartement n’a rien d’une partie de plaisir. Le risque : aller soigner sa carence en joie de vivre avec une bouteille de 75 cl, toujours à portée de main ou d’achat… L’apéro quotidien remplace alors la promenade au bord de l’océan, le football entre copains, la séance ciné du soir. Signe que le sujet est sensible, le préfet de l’Aisne a, un temps, interdit la vente de boissons alcoolisées à emporter « dans l’ensemble du territoire du département ». Son argument ? « La consommation excessive d’alcool est de nature à créer des risques accrus de troubles et violences, notamment intra-familiales ». Il a finalement mis de côté son arrêté ce mardi, « dans l’attente d’une évaluation nationale ».


Les bars remplacés par les grandes surfaces
Quelques indicateurs semblent montrer que le comportement alcoolique des Français est en train de changer. Une bonne partie des cavistes est fermée, tous les restaurants et bars ont tiré le rideau, une marée de Français se précipite désormais vers la grande distribution, qu’elle soit en ligne ou en magasin physique, pour étancher sa soif. Ainsi, le système de « caviste virtuel » qui conseille les clients sur les sites web de vente d’Intermarché et Monoprix, est ultra-sollicité depuis peu : « Il y a 2,5 fois plus d’interactions avec les clients en ce moment par rapport à fin février », indique son créateur, Thomas Dayras, patron de la start-up Matcha. « On observe aussi une tendance à stocker, avec un panier de 2 à 3 bouteilles qui passe à 4 à 5 bouteilles », note-t-il.


Climat anxiogène
Les Français boiront-ils plus, tout au long de cette période de confinement ? « Tous les facteurs sont présents pour qu’on s’oriente vers une augmentation de la consommation d’alcool », pose Morgane Guillou, maître de conférences et professeur hospitalier en addictologie à Brest. Parmi ces facteurs, les traits de caractère de chacun, sa personnalité, son tempérament. Qui font aujourd’hui face au contexte actuel, exceptionnel. Un climat « très anxiogène, nourri d’angoisses de mort, de maladie, auxquelles s’ajoutent des préoccupations professionnelles et financières, une rupture du lien social imposée et une restriction des modalités d’avoir du plaisir », égraine la spécialiste. Pour réduire leur stress, se désinhiber ou améliorer leur sommeil, certains puisent dans leur cave ou leur frigo. Le problème ? « Quand ça devient trop régulier et que ça dure, les effets de l’alcool ne fonctionnent plus très bien, une accoutumance s’installe assez vite : on a besoin de consommer plus pour avoir autant d’effet », rappelle Morgane Guillou.


Mollo sur l’apéro visio avec alcool
Aussi sympathiques soient-ils, les apéros en visio sur les réseaux, participent beaucoup, selon l’addictologue brestoise « à la banalisation et la normalisation de la consommation d’alcool comme si c’était la seule alternative. Comme si elle entretenait l’illusion du maintien du lien social. Mais elle n’est pas nécessaire ! ». « C’est important que dans un groupe, les gens puissent s’affirmer et osent dire qu’ils vont plutôt prendre un coca ou un jus d’orange, ce qui peut en entraîner d’autres à faire de même », poursuit-elle.


Autre écueil lorsqu’on trinque en mode confiné : le binge-drinking. Les Bretons - surtout les plus jeunes - sont devenus les champions de France de cette « biture express ». L’addictologue prévient : « S’il vous arrive quelque chose, que vous tombez ou vous vomissez, etc. vous êtes seul : la prise de risques peut être plus importante dans ce contexte-là ». Pierre Dassigny