Comprendre le couple Comprendre, signifie étymologiquement « prendre ensemble », inclure l’autre dans la « solution », qu’il se sente impliqué. C’est lui donner le sentiment que je ne suis pas indifférent à ses soucis.
Bref historique des thérapies de couple et de famille 
Les thérapies de couple et les thérapies de famille visent le traitement d’une large palette de troubles psychologiques, qui vont des difficultés d’adaptation à la psychopathologie, en tenant compte de leurs liens avec les relations proches. Elles constituent deux domaines distincts par certains aspects, notamment relativement à certains types de troubles qu’elles traitent (ceux en lien avec la sexualité, spécifiques des thérapies de couple par exemple) et aux techniques thérapeutiques associées, mais proches, voire identiques par d’autres, notamment dans leurs référentiels théoriques et dans l’ensemble des techniques thérapeutiques génériques aux interventions portant sur les relations. De fait, alors qu’il y a des thérapies réservées aux couples ou aux familles, nombre d’approches thérapeutiques sont « de couple et de famille ». Dresser un historique de ces thérapies n’est pas une tâche facile ; elles se sont développées dans de multiples endroits simultanément, souvent indépendamment les unes des autres, se réclamant de filiations diverses et de référentiels théoriques variés – leur point commun étant de proposer un cadre de travail multipersonnes et de viser spécifiquement des dimensions relationnelles de la vie psychique des individus.

La thérapie de couple Gurman et Snyder (2011), dans leur manuel de thérapies de couple, proposent la définition suivante : « La thérapie de couple se réfère à un ensemble d’interventions diverses proposées à des partenaires impliqués dans une relation intime, dont le but est de réduire la détresse relationnelle et de promouvoir le bien-être relationnel. Elle est en général proposée sous forme de sessions conjointes – c’est-à-dire que les deux partenaires rencontrent ensemble et simultanément le même thérapeute. La thérapie de couple concerne non seulement les couples hétérosexuels mariés, mais aussi les couples cohabitants, les couples de même sexe ainsi que les partenaires qui vivent séparément » (p. 485). Dans la littérature scientifique, notamment anglo-saxonne, ces thérapies sont fréquemment présentées sous le label « thérapies maritales ». Il est néanmoins maintenant d’usage de parler de thérapies de couple, afin d’englober toutes formes de relations intimes et pas seulement celles des couples mariés. Ces thérapies sont les héritières directes du conseil conjugal. L’acte de naissance de ce dernier remonte à la création du centre de consultation maritale à New York (Marriage Consultation Center) en 1929. Il ne s’agissait pas à l’époque de thérapie ni de conseil conjugal au sens où il est pratiqué maintenant, mais plutôt de « bons conseils » pratiques, prodigués par des professionnels qui n’avaient pas de formation spécifique à la thérapie relationnelle : des éducateurs, des assistants sociaux ou des gynécologues qui fréquentaient des couples ou des personnes en couple dans leurs activités professionnelles courantes (Gurman & Snyder, 2011). Particularité importante, ces interventions étaient prodiguées en entretien individuel et non de couple. L’expansion de ces activités a transformé ce métier en corporation : en 1942, l’Association américaine des conseillers conjugaux (American Association of Marriage Counselors) est créée ; elle changera ensuite de nom deux fois : en 1970, elle devient l’Association américaine des conseillers familiaux et conjugaux (American Association of Marriage and Family Counselors) pour intégrer une dimension familiale, puis en 1978 elle devient l’Association américaine de thérapie conjugale et de famille (American Association for Marriage and Family Therapy) qui regroupe les thérapies de couple et de famille. Entre-temps, un tournant important est pris dans les années 1960 : le conseil conjugal ne se restreint plus à des aspects concrets de la vie commune ; des théories psychologiques sont utilisées pour expliquer les difficultés que les couples rencontrent et les problèmes relationnels et émotionnels viennent sur le devant de la scène. Les premiers concepts utilisés sont issus de la psychanalyse (voir par exemple Leslie, 1964) : les difficultés relationnelles sont vues comme la conséquence de projections que les partenaires du couple font l’un sur l’autre d’expériences précoces négatives dans la relation avec leurs mères ou leurs pourvoyeurs de soins principaux durant l’enfance. La thérapie est pensée de façon à faire prendre conscience aux partenaires de la distinction entre les aspects « objectifs » de la personnalité de chacun et ce que chacun attribue à l’autre en fonction de ses propres projections, ainsi qu’à modifier ces projections. Corollaire de cette nouvelle façon d’envisager le conseil, ce sont les deux partenaires qui sont reçus et traités ensemble ; le cadre thérapeutique devient alors multipersonnes. Un essor important de ce conseil devenu thérapie se produira ensuite avec l’émergence des thérapies d’inspiration systémique. Les approches systémiques ont en effet, par définition, proposé des concepts interpersonnels qui s’appliquent au couple et, bien entendu, à la famille. Ainsi, dans un article célèbre de 1965, Don Jackson, psychiatre cofondateur du Mental Research Institute de Palo Alto qui fut, comme nous le verrons plus bas, l’un des moteurs du développement de la thérapie de famille systémique, a défini la relation maritale comme régie par un ensemble de règles non formulées qui répondent au principe du quid pro quo (« ceci pour cela », Jackson, 1965a). Selon son approche, une relation ne peut être équilibrée que s’il y a un échange de « bons procédés » et de comportements positifs des époux l’un envers l’autre : par exemple, si l’un des partenaires sort un soir avec des amis, cela « autorise » informellement l’autre à faire de même dans un avenir proche ; pareillement, un geste affectueux de l’un « appelle » un geste affectueux de l’autre en retour. Cet échange garantit un équilibre relationnel qui peut toutefois se rompre. Dans certains cas, l’un des partenaires ne respecte pas les termes de l’échange et ne donne pas autant qu’il reçoit ; dans d’autres, les règles deviennent absolument rigides et aucune modulation n’est possible : Monsieur ne pourra par exemple pas sortir une deuxième fois avec des amis tant que Madame ne sera pas sortie à son tour. La relation se tend alors entre les époux, chacun se sentant lésé, et les revendications prennent le pas sur l’affection. Pour Jackson, l’absence de quid pro quo est un facteur de mise en danger de la relation. Lederer et Jackson (1968) ont proposé en conséquence un ensemble d’interventions thérapeutiques visant à faire prendre conscience aux partenaires de ces règles et à les aider à les restaurer ou à les changer. Cette approche, largement critiquée depuis, notamment parce que l’équilibre de la relation de couple ne semble pas fondé sur ce principe d’échange (Gottman, 1998), n’en reste pas moins l’une des premières à s’appuyer sur des concepts spécifiques à la relation de couple. Un autre concept devenu central dans ces thérapies est celui de pouvoir, proposé par Jay Haley (1963a), l’un des chefs de file de la thérapie systémique. Pour lui, la dynamique du mariage (comme celle de tout système humain) est avant tout une affaire de pouvoir ; les difficultés dans le couple vont surgir quand la structure hiérarchique n’est pas claire (qui s’occupe de la gestion des finances, par exemple) ou lorsqu’elle est trop rigide, soit déséquilibrée (le pouvoir est tenu par un seul des partenaires sans possibilité d’alternance), soit compétitive (les deux partenaires veulent contrôler les mêmes domaines de la relation et s’affrontent pour avoir le contrôle). Haley voit la production de plaintes relationnelles, voire même la présence de symptômes comme une façon pour le plaignant de récupérer ou d’augmenter son pouvoir dans le couple. Satir (1964) a décrit de son côté le rôle que joue le couple et l’interaction avec un partenaire dans la construction d’une estime de soi forte. Pour elle, les difficultés de couple viennent d’une incapacité de l’un ou des deux partenaires à oser être totalement « authentique » dans la relation et à exprimer des émotions vraies – principalement la capacité à montrer sa vulnérabilité, à assumer la responsabilité de ses propres émotions et à demander de l’aide. Son approche thérapeutique, à mi-chemin entre les approches systémiques et humanistes, consistait à encourager la congruence émotionnelle (le lien entre les émotions montrées et ressenties) et l’expression des besoins de proximité avec l’autre et d’affection. Parallèlement, des thérapies de couple ont été développées dans d’autres courants théoriques de la psychothérapie. Ellis et Harper (1961), dans une optique cognitivo-comportementale, ont proposé de considérer l’importance de cognitions dysfonctionnelles dans l’irruption de problèmes conjugaux. Pour eux, la relation va être en danger dès lors que l’un des partenaires (ou les deux) a des attentes irréalistes relativement à la relation ; par définition, ces attentes ne seront pas remplies, ce qui provoquera chez le partenaire une déception chronique et une évaluation négative de la relation, le poussant à se comporter de façon négative avec l’autre (avec colère et ressentiment). Ce dernier, en retour, va également avoir une évaluation négative de la relation et les deux partenaires partent ainsi dans un cercle vicieux de comportements négatifs réciproques. Dans la même veine, Jacobson et collaborateurs (Jacobson, Waldron & Moore, 1980) considèrent les renforcements positifs mutuels dans le couple comme essentiels à la « réussite maritale »; une incapacité à étendre la palette des renforcements aboutit à une usure par extinction de l’intérêt réciproque. Ces concepts ne sont que quelques exemples, parmi les plus emblématiques, de l’émergence d’approches thérapeutiques spécifiques à la relation de couple qui ont participé à l’instauration de la thérapie de couple comme un domaine d’intervention de plein droit. Actuellement, deux types d’approches sont prédominants, notamment parce qu’ils ont fait leurs preuves empiriquement selon les critères présentés au chapitre suivant : dans les premiers se trouvent les thérapies qui, dans la suite d’Ellis et Harper, mettent l’accent sur les distorsions cognitives dans la perception des événements relationnels liés au fonctionnement du couple et sur les comportements et émotions dysfonctionnels qui s’ensuivent. Le traitement vise à modifier ces distorsions chez les partenaires afin de rétablir un fonctionnement ajusté du couple (Dattilio, 2010; Epstein & Baucom, 2002). Parmi les extensions les plus répandues de cette approche, l’on trouve la thérapie de couple comportementale intégrative (Integrative Behavioral Couple Therapy ; Jacobson & Christensen, 1996) qui a été développée par Jacobson ; cette thérapie allie des aspects purement comportementaux avec des stratégies visant à promouvoir l’acceptation lorsqu’il subsiste des différences qui s’avèrent irréductibles. Une autre forme de thérapie dans cette tradition consiste à intervenir sur la gestion du stress à deux (Bodenmann, 2005; voir Charvoz & Bodenmann, chapitre 1 de la partie III, « Couples »). Les difficultés du couple sont comprises ici comme une difficulté à se soutenir réciproquement pour faire face aux facteurs de stress, qu’ils soient internes à la famille (comme l’arrivée d’un enfant) ou externes (comme les tensions dues à l’activité professionnelle) ; une situation de stress intense met en effet à l’épreuve les capacités individuelles à faire face (le coping) et pousse l’individu à signaler son état de stress à son partenaire. Celui-ci peut alors répondre en miroir, en manifestant du stress à son tour, ou alors répondre positivement en étant empathique et soutenant, ou enfin répondre négativement en critiquant ou en se désengageant, ce qui va introduire un déséquilibre dans la relation et menacer sa stabilité. Dans les seconds se trouvent des thérapies expérientielles et inspirées par les théories de l’attachement ; leur représentante principale est la thérapie de couple focalisée sur les émotions (Emotionally Focused Couple Therapy), initialement proposée par Greenberg et Johnson (1988), dans la lignée de la thérapie développée par Satir (1964) : le postulat de cette approche est que toute personne a un besoin existentiel d’avoir un contact sécurisant et émotionnellement valorisant avec une personne proche. Le conflit de couple ou l’insatisfaction conjugale dériverait d’un non-accomplissement de ce besoin de base. La thérapie va donc consister à promouvoir l’intimité émotionnelle, à favoriser l’expression des besoins et la reconnaissance de ceux de l’autre et à promouvoir la « responsivité » émotionnelle. Il y a eu depuis une séparation en deux bras de cette thérapie : Johnson (2004) a développé de son côté le rôle de l’attachement dans les processus émotionnels de la relation ; pour elle, une relation saine est basée sur un attachement « sûr » qui crée un contexte de protection pour chacun des partenaires qui peuvent ainsi réguler mutuellement leurs émotions et prendre du recul par rapport aux facteurs de stress qu’ils rencontrent. Lorsque les partenaires négligent leurs besoins émotionnels respectifs, des « blessures d’attachement » surviennent qui provoquent une perte de confiance dans la relation et un éloignement progressif. Greenberg a quant à lui mis l’accent sur l’aspect expérientiel du couple, vu comme une matrice de validation et de développement de l’identité de soi à travers les expériences relationnelles, qui répondrait en cela à un besoin primaire de l’individu qui s’ajoute au besoin de protection (Greenberg & Goldman, 2008; voir Woldarsky Meneses & Ragama, chapitre 2 de la partie III, « Couples »). Enfin, il faut mentionner une dimension relationnelle qui est à la fois centrale dans la vie des couples et a en même temps un statut ambigu dans les thérapies : il s’agit de la sexualité. Jusqu’à la fin des années 1960, les difficultés sexuelles étaient considérées principalement en termes de traumatisme individuel et n’étaient pas envisagées comme étant spécifiquement en lien avec les relations de couple. Elles étaient traitées dans le cadre de traitements psychanalytiques visant à résoudre les conflits à l’origine des peurs sexuelles ou par des traitements comportementaux centrés sur les symptômes. Un tournant important a été pris en 1970 suite à la publication par Masters et Johnson d’une étude présentant leur approche thérapeutique, basée sur l’apprentissage des aptitudes et du fonctionnement sexuel et surtout constituée d’entretiens de couple. L’acte de naissance des « thérapies sexuelles » a été signé quelques années plus tard avec l’ouvrage d’Helen Kaplan, La nouvelle thérapie sexuelle (1974) ; une large palette de traitements impliquant les couples et mettant en lien les dysfonctions sexuelles et la détérioration de la relation s’est développée dans la suite de cette publication. À partir de la fin des années 1980, les thérapies sexuelles ont pris un virage médical, avec un accent de plus en plus fort mis sur les traitements mécaniques et médicamenteux des dysfonctions sexuelles (voir le manuel de Binik & Hall, 2014, par exemple). Tout au long de ces différentes étapes, les thérapies sexuelles et les thérapies de couple sont restées relativement dissociées les unes des autres, même si les thérapies sexuelles ont été faites avec des couples ; des efforts d’intégration ont néanmoins été entrepris visant à tenir compte de la globalité des dimensions sexuelles et relationnelles tant dans les thérapies visant spécifiquement la sexualité que dans celles s’adressant au fonctionnement du couple en général.